La définition de Bataville

Accueil > Focus > La définition de Bataville

Par Antoine Brichler, le 2 Juillet 2019

L’entreprise Bata s’est installée dans l’est de la France, à 100 kilomètres de la frontière allemande (cf. figure 1) (Sarrebruck), à proximité immédiate du canal de la Marne-au-Rhin. Le terrain est acheté par Thomas Bata en 1932, attiré principalement par la qualité de la main-d’œuvre lorraine, le fort taux de chômage de cet espace (qui permet d’avoir une main d’œuvre malléable et pas cher) [1], le canal de la Marne au Rhin et la ligne de chemin de fer. Bataville forme-t-elle un territoire spécifique ? Si oui, comment le définir et le délimiter ?

title

Figure 1 : Carte de localisation de Bataville

Une ville ?

D’un point de vue strictement statistique, Bataville n’est pas une ville. En effet, l’entité ainsi nommée est sur le territoire de plusieurs communes : Moussey (apogée démographique : 1058 en 1968), et Réchicourt-le-Château (1052 en 1954) qui n’ont donc jamais été des villes (cf. tableau 1) au sens statistique de l’INSEE (commune de plus de 2 000 habitants agglomérés). Il n’y a donc pas de statistique officielle pour Bataville,  qui n’a pas de réalité administrative. Seule l'entreprise dispose de données statistiques sur ce lieu.

Cependant, Bataville a rapidement été désignée comme une « ville ». Cela s’explique par la construction de logements et surtout l’installation d’aménagements qui sont générateurs de polarité, telles des installations sportives, des écoles, mais aussi un cinéma, des commerces, etc.  Le terme « ville » n’est alors non pas issu de la norme, mais de l’usage, car la population reconnaît des aménagements, des fonctions qui sont normalement urbains.

Bataville, une ville-usine ?

Bataville n’est donc pas une ville au sens statistique ni législatif, mais elle en possède de nombreux attributs, néanmoins insuffisants pour le géographe. En effet, il manque notamment une diversité commerciale et des fonctions culturelles. Les loisirs à Bataville sont centrés sur le sport, qui est alors un moyen d’entretenir la santé et la cohésion des travailleurs. Mais il n’y a pas de centre culturel et la seule culture développée est la culture de l’entreprise. C’est une des raisons de la distinction entre « ville » et « ville-usine », née d’une volonté patronale.

Il est à noter que Bataville possède, avec quelques nuances, l’ensemble des caractéristiques de la ville-usine. Par exemple, dans le cas présenté, la raison de l’installation n’est pas une ressource, mais un emplacement stratégique (main d’œuvre, voies de communications...). L’entreprise Bata développe une stratégie qui prend l’ensemble de la chaîne de production en interne, excluant tout sous-traitant. C’est donc une ville-usine qui correspond à un seul géosystème (un ensemble territorial cohérent aux éléments interdépendants et lisibles dans le paysage [2]. Il s’agit donc d’une ville-usine planifiée, c’est-à-dire un territoire où une seule entreprise crée et gère l’ensemble du territoire industrialo-urbain. Cette caractéristique se dilue normalement au fil du temps, avec le déclin de l’entreprise originelle et l’arrivée d’autres entreprises [3]; ici la volonté de Bata de ne pas accepter l’implantation d’entreprises qui pourraient être concurrentes pour la main d’œuvre, ainsi que  l’isolement de la ville-usine, ont préservé le caractère très homogène de l’ancienne ville-usine planifiée.

Un espace paternaliste

La ville-usine est l’endroit où se cimente la volonté du paternalisme industriel. La figure 2 permet de voir comment se structure Bataville. Son centre est en rose et, à la périphérie, on remarque l’ensemble du bâti résidentiel. Ce bâti résidentiel est réparti de manière à ce que le statut des travailleurs soit visible, les cadres sont proches de la forêt, de la nature. Les logements collectifs, voire les internats, sont pour les ouvriers, tandis que les maisons particulières sont réservées aux personnels administratifs et aux cadres.

Par nécessité plus que par altruisme, l’industriel doit fournir certains services de façon à lutter contre le turn-over ouvrier ([5], tels un médecin (qui a une maison réservée, ce qui souligne son statut particulier) et même une infirmerie. La firme fournit aussi des locaux pour les services postaux qui, eux, sont assurés par l’État. Soucieux d’encadrer l’ensemble de la vie des travailleurs, l’entreprise Bata construit aussi une école primaire dès les années 1930, ainsi que des installations sportives, avec l’une des premières piscines de Lorraine en 1938.

Pour la vie spirituelle des ouvriers, une église est construite en 1962, trente ans après le début du système. Avant cette construction, une solution temporaire et présente, sous la forme de baraquements de l’armée allemande reconvertis en église durant quelques années. L’église est, comme le reste, soumise à Bata, cette soumission s’exprime via la taille du clocher, qui doit être moins haut que le bâtiment administratif. Cette nourriture spirituelle est doublée par la nourriture du corps, notamment grâce à une épicerie dont les stocks sont gérés par l’entreprise.

Comme dans la majorité des villes-usines, il y a un ou plusieurs moyens rapides et efficaces d’acheminer personnels et marchandises, qui doivent être à proximité de l’usine. Dans le cas de Bataville, il existe trois vecteurs :

- un vecteur fluvial avec une gare d’eau douce sur le canal de la Marne au Rhin (construit en 1864), entièrement réaménagé par Bata pour pouvoir transborder les camions depuis les péniches ;

- le second vecteur est la ligne de chemin de fer, embranchée sur la ligne de Paris à Strasbourg. Elle a depuis fermé, en deux temps : en premier pour les personnes en 1969, puis pour les marchandises en 1986 ;

- le troisième vecteur se trouve être les voies routières, qui vont vers la Route Nationale 4, axe routier de première importance pour l’Est de la France.

title

Figure 2 : Le système Bata

Bataville espace ou territoire ?

Pour répondre à cette interrogation il est obligatoire de comprendre le mot territoire.

Le territoire est un mot polysémique, il traduit une grande variété de définitions, de notions. M. Lussaut en 1993 en présente par exemple pas moins de 8. Il ne s’agit pas de faire une relecture de l’œuvre de Lussaut, mais de présenter une partie de son travail pour permettre de comprendre à quel point le terme de territoire est complexe et traduit des réalités humaines très variables.

Le mot territoire peut être un synonyme de lieu, c’est récent dans le vocabulaire de la géographie, mais très utilisé par le champ des politiques et de l’économie. Pour ces champs, le « territoire » est le premier terme qui vient pour désigner un lieu le plus souvent local, identitaire, voire rural. Dans le même ordre d’idée, le territoire se substitue au terme « local ». Territoire devient alors pour les politiques notamment : « un espace dont l’enracinement historique et l’identité créent une spécificité qui peut constituer une ressource pour le développement local. » [4]. La principale critique à cette définition est qu'elle immobilise le terme « territoire » dans un sens assez restreint. De plus c’est avant tout une définition « synonyme », où le mot territoire perd son identité propre pour remplacer d’autres termes, comme lieu, voire terroir.

Dans son sens le plus ancien, le territoire est un espace borné, dont les frontières sont connues. Définition que l’on trouve dans le Larousse : Étendue de pays qui est assortie à une autorité, à une juridiction quelconque. (Le territoire d’un État est l’espace terrestre, maritime et aérien sur lequel les organes de gouvernement peuvent exercer leur pouvoir). Dans cette définition le territoire est très borné, très structuré, ce qui répond uniquement à la question de localisation du territoire via des bornes clairement définies.

Le territoire est le lieu d’un contrôle exclusif par une seule autorité, cette autorité pouvant être légale ou non, obtenue par des moyens non violents, par exemple le territoire qui se constitue sur une plage occupée temporairement par une famille

C’est aussi « un espace qui correspond à l’espace socialisé », l’objectif de cette définition étant d’affirmer le caractère social du lieu. Contrairement à la définition précédente, ce territoire est très difficile à délimiter, mais prend en compte l’aspect humain, mais aussi le sentiment d’appartenance à un endroit. Le territoire est ainsi un endroit approprié, un espace possédé, parfois  identifié à une seule personne que ce soit une personne morale ou physique. Ainsi, dans le cas des villes-usines, c’est l’usine qui s’approprie le territoire et le façonne.

Cette interprétation du terme territoire est très vaste, car cela désigne tout espace social et même les espaces dits naturels qui sont en fait aussi appropriés, par des animaux par exemple.

Ces différentes définitions ne permettent pas de privilégier une seule définition « toute définition unique du concept de territoire, même générale comme celle qui précède, prend le risque de se placer en porte à faux par rapport à l’ensemble des définitions existantes » (Lussaut 1993).

Après cette explication théorique, il est possible de conclure que Bataville est bien un territoire. Non pas un territoire institutionnel, mais un territoire dans le sens d'espace possédé, construit, identifié dans la représentation mentale des habitants. La planche 1, réalisée avec les élèves du CM1 CM2 de l’école de Bataville (donc 8 à 9 ans), montre la permanence de l’usine, pourtant fermée depuis plus de 10 ans, dans leurs représentations.

title

Planche 1: Carte mentale

Conclusion

Bataville est difficile à catégoriser ; les définitions strictes de ville ou de territoire ne suffisent pas. Il est donc nécessaire d’aller chercher des concepts plus spécifiques. Ainsi, Bataville n’est pas une ville, mais une ancienne ville-usine planifiée et ce caractère, imprimé dans le paysage et les esprits, ne disparaît pas. Le territoire de Bataville a été constitué par et pour l’industrie, même si l’entreprise créatrice n’est plus présente.

Le territoire n’est certes pas institutionnel (administratif et politique), mais il a longtemps été fonctionnel et reste un territoire culturel à la forte spécificité et donc identité, même si ses limites sont parfois difficiles à trouver (cas du quartier Haut-des-Vignes).


Bibliographie, sitographie

[1] Munoz Sanz V., 2015, Networked Utopia en Red, Arquitectura y Urbanismo de las Ciudades Satélite de la Bata Shoes Compagny, 1930 al Presente, Tesis Doctoral, Escuela Tecnica Superior de Arquitectura de Madrid

[2] Beroutchachvili N, Bertrand G., 1978, Le géosystème ou «système territorial naturel», Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, tome 49, fascicule 2, 1978, pp. 167-180. [Lien], consulté le 29 octobre 2018

[3] Del Biondo, L. & Edelblutte, S. (2016). Le paysage des anciennes villes-usines européennes : un nouveau patrimoine entre négation, alibi, reconnaissance et complexité des jeux d’acteurs. Annales de géographie, 711(5),

[4]Lussaut, M., 1993, Tours, images de la cille et politique urbaines, Tours, Publications de l’Université de Tours

[5]Gueslin, A. (1992). Le paternalisme revisité en Europe occidentale (seconde moitié du XIXe siècle, début du XXe siècle). Genèses. Sciences sociales et histoire, 7 (1), 201–211. [Lien], consulté le 29 octobre 2018

Le Bot F., 2008, La fabrique réactionnaire. Antisémitisme, spoliations et corporatismes dans le cuir (1930-1950), Presses de Sciences Po, 396 p.

Suma S, 2016, L’invention de Bataville, visite guidée à Hellocourt, [Lien] consulté le 18/05/2017.

Zeller-Belville C., 2010, Bataville, la cité de la chaussure, Région Lorraine — Inventaire général.

Bases de données

IGN, Photo aérienne, [Lien], consulté le 18/02/2017.

INSEE, [Lien], consulté le 15/02/2017

Cliché A.Humbert, 2010, Bataville Moussey Réchicourt-le-Château